Une croix sur le jazz

Je pensais prendre congés de ce blog pendant l'été, mais le quotidien La Croix est venu contrarier mes plans. Avec sa une du weekend dernier titrée "Le jazz, cent ans, toujours neuf", et ses quatre pages consacrées à cette jouvence, il vient illustrer de manière éclatante la doxa dénoncée dans mon précédent billet — et dans bien d'autres avant lui — cet unanimisme béât en France qui veut que le jazz sans cross-over, sans transversalité, sans mélange des genres n'est tout simplement plus valide.

Sous la plume de Nathalie Lacube, on y apprend que Trombone Shorty représente le renouveau de cette musique qui "attire à lui les nouveaux styles, s'en empare, échange avec eux, ce que montre, avec brio, le film La La Land". Plus loin, elle écrit "Les meilleurs acteurs du renouveau du jazz restent les artistes qui le font vivre en le mélangeant, comme Jamie Cullum avec la pop, Herbie Hancock avec le rap, Trombone Shorty avec la soul, Norah Jones avec la variété, le pianiste Yaron Herman avec l'éléctro et la musique classique, Melody Gardot, qui emprunte au cinéma et aux musiques du monde, ou Madeleine Peyroux, qui fait une belle incursion dans le blues avec Secular Hymns". Sans métissage, vous l'aurez compris, point de salut.

Dans l'entretien accordé à Pascal Bussy, responsable des labels Jazz Village et World Jazz chez PIAS/Harmonia Mundi, on lit que Kamasi Washington, Jowee Omicil et Shabaka Hutchings "pratiquent une musique décomplexée et transforment tous les canons du jazz. Ils prennent au funk, la pop, le blues et les apportent au jazz". On se souvient de l'interview de Sébastien Vidal qui nous expliquait qu'avec ces artistes, le jazz s'était "reglamourisé" ces dernières années.

Ce qui se cache derrière cette vision idéologique et le procès en élitisme qui nous est souvent fait, c'est un but purement lucratif. En privilégiant les groupes et les artistes qui adoptent les codes du rock et de la pop omniprésents dans notre quotidien — à commencer par un jeu très démonstratif sur scène, avec force mimiques et démonstrations physiques qui passent pour de l'engagement total à la musique, mais également une simplicité harmonique, rythmique et mélodique — on fait venir au jazz tous ceux qui ne l'écoutent pas. Et on fait de l'argent.

Vous aurez beau chercher, vous ne trouverez nulle part dans ces quatre pages évoqué le travail de Sandro Zerafa, Miguel Zenón, Romain Pilon, Will Vinson, Mark Turner, Hugo Lippi, Kurt Rosenwinkel, Guillermo Klein, Jérôme Sabbagh, Kris Davis, Alain Jean-Marie, Walter Smith III, Ambrose Akinmusire, et j'en passe. Pas assez glamours, trop complexés, ils ne représentent plus du tout le renouveau du jazz aux yeux de ces critiques, programmateurs et producteurs qui décident de ce que le public doit entendre aujourd'hui. Pourtant ils ont eux aussi emprunté à d'autres styles, d'autres champs, mais sans jamais sacrifier à ce qui fonde le jazz ; la richesse mélodique du phrasé improvisé, la richesse harmonique qui constitue le terrain accidenté de cette improvisation, l'individu au service du collectif et non l'inverse, la connaissance et l'amour des maîtres.
 

Dans un billet passé, je m'étais attardé sur ces outrances physiques dont font preuve désormais tant de musiciens programmés sous le label jazz, et qui sont indispensables pour déclencher l'enthousiasme des programmateurs. Je m'étais amusé à les comparer au deuxième quintet de Miles Davis avec Wayne Shorter, Herbie Hancock, Ron Carter et Tony Williams qui ensemble ont produit une musique des plus incandescentes de l'histoire du jazz. Chez eux, aucune énergie perdue inutilement en vaines gesticulations. Tout est intériorisé, dans l'écoute si exigeante de l'autre, celle qui commande ce qui vient et qu'on nomme interplay, cette conversation spontanée et érudite tenue sur des sentiers escarpés que tant de musiciens de jazz aujourd'hui continuent de pratiquer. Dans l'ombre et sans complexe.

L'ombre, c'est tout ce que je vous souhaite pour le moment. Bon été à tous.




Commentaires

  1. Entièrement d'accord avec vous. Et les alternatives existent. La preuve (par exemple), le festival de Saint-Omer : http://www.saintomerjaazfestival.fr/programme/. Et il y en a bien d'autres comme celui-là, qui refusent et contournent un jazz business toujours plus triomphant et béat. En plus, à Saint-Omer, tout est gratuit. Et les gens viennent, en nombre, quel que soit le type de musique qu'on leur propose. Et ils respectent. Et ils apprécient. Mais cela implique un engagement fort, en l'occurrence d'élus éclairés (François Decoster à Saint-Omer, un exemple de mon point de vue). Et personne ne gagne d'argent, en dehors de rémunérations normales et raisonnables. Merci pour cette prise de position tellement nécessaire.
    Bien à vous,
    Laurent Cugny (musicien, musicologue et accessoirement programmateur de festival)

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  2. Il est intéressant de constater que dès que l'on s'aventure à vouloir définir ce qu'est le jazz, au passé, présent ou futur, on ne peut que s'égarer. Aucun concept ne tient la route si on veut en faire une condition pour l'obtention d'un brevet "jazz". Est-ce l'improvisation ? Faut-il exclure un Sinatra parce qu'il ne s'y risque pas, se " contentant " de phraser les mélodies? Est-ce l'évolutivité, et que dire alors d'un Chet Baker, toujours le même du début à la fin de sa carrière? Est-ce la complexité harmonique, qui nous forcerait à exclure le blues du champ? Et peut-on exclure les agités physiques, lorsqu'on voit le quartet Goodman où s'opposent la stabilité de Benny Goodman et de Teddy Wilson aux mimiques et gesticulations de Lionel Hampton et de Gene Krupa, pourtant tous parfaitement synchrones dans le rendu musical?
    Christian Gavillet (musicien et compositeur)

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    1. La question n'est pas de savoir si on parvient à donner une définition juste du jazz. Je vous l'accorde, c'est un exercice difficile, et je suis bien placé pour le savoir. La question ici qui importe, c'est pourquoi les musiciens de jazz dont l'appartenance à ce style n'est jamais débattue tellement elle est évidente sont ostracisés au profit de musiciens dont ce style constitue chez eux une influence minime. Autrement dit, comment se fait-il qu'un quotidien national fasse quatre pages sur le jazz sans mentionner un seul des musiciens que j'ai cité plus haut. Qu'est-ce que ce phénomène nous dit de l'état du jazz en France ? De quoi est-il le nom ? Car enfin, qui pense sérieusement que Trombone Shorty fait plus pour le jazz qu'un Mark Turner, qu'un Steve Coleman, ou qu'un Kurt Rosenwinkel ? Soit un ignorant, soit un marchand.

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  3. Que penser alors d'Emile Parisien ? en voici un qui gesticule jusqu'à en gêner certains dans le public. Est-ce que cela empêche son phrasé ? Est-ce que son inventivité en est amoindrie ? Est-ce que l'écoute dont il fait preuve à l'égard de ses partenaires en est-elle affectée ? Je serais curieuse d'avoir votre avis sur la question.

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    1. Bonjour Ivana. Il y a plein d'exemples d'excellents musiciens qui jouent à l'énergie et de manière très physique. Émile en est un, Joshua Redman un autre par exemple, Miguel Zenón également dans une moindre mesure. Je ne dis pas qu'il faut toujours être immobile pour faire de la bonne musique. Je dis que cette manière de se dépenser physiquement sur scène est devenue la norme dans les festivals et que si vous n'adoptez pas ces comportements, vous passez pour un mou ou un froid. On peut aussi jouer autrement, sans que chaque solo finisse au même endroit. Ces musiciens-là ont toujours eu plus de mal à se faire entendre, et particulièrement aujourd'hui avec cette prévalence de propositions cross-over qui empruntent au rock cet impératif d'énergie.

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